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Paris IAS in the media

Traduire Mark Lilla, spécialiste des intellectuels français

France Culture, 5 janvier 2016
Emission de radio Les Idées claires, par Brice Couturier.

Présentation

Connaissez-vous Mark Lilla ? Probablement pas. Et pourtant, lui nous connaît bien, puisque c’est un de ces rares universitaires anglo-saxons qui se sont pris de passion pour notre intelligentsia nationale ; il en est l’un des meilleurs spécialistes. Non content d’analyser pour de nombreuses publications américaines, telles que la New York Review of Books, notre vie intellectuelle avec une rare perspicacité, il a notamment publié, en 1994, un livre intitulé New French Thought : Political Philosophy, qui faisait découvrir aux campus nord-américains les pensées de Marcel Gauchet, Alain Renaut et Pierre Manent, alors qu’il se montrait sans tendresse pour Michel Foucault et Pierre Bourdieu. Raison plus que suffisante pour ne pas avoir mérité, à l’époque une traduction en français... Tant le sectarisme règne dans notre petit monde intellectuel.

Mark Lilla occupe, en effet, dans le paysage universitaire américain, une position inconfortable. Il combat sur deux fronts : contre la pensée conservatrice, vigoureuse dans les revues et les think tanks ; contre la pensée progressiste, qui s’est emparée du terrain universitaire. Il accuse la première de déploration stérile et de nostalgie impuissante d’un passé que nul ne saurait faire revenir. Mais il n’oublie pas non plus les complaisances de la gauche progressiste pour les régimes de terreur qui nous promettaient la société sans classe et l’abondance au prix d’une féroce dictature. Et il reproche au déconstructivisme à la mode française d’avoir obscurci toute analyse rationnelle de la réalité.

On doit, en outre, à Mark Lilla, deux intuitions fondamentales. La première, il a été l’un des premiers à expliquer pourquoi et comment la révolution culturelle et morale des sixties devait nécessairement converger avec la révolution économique et sociale de Reagan. C’est ce cocktail, pourtant bien improbable, mais ayant en commun le privilège conféré à l’autonomie de l’individu sur tous les liens sociaux traditionnels et les institutions, qui a créé les conditions de notre « âge libertarien ». Ce que Mark Lilla a décrit à merveille dans un article paru dans la revue Le Débat en novembre 2014.

La seconde, c’est d’avoir démontré, à travers une archéologie de la séparation, purement occidentale, du divin et du politique, pourquoi notre situation, à cet égard, est unique. C’est l’objet de son livre, Le Dieu mort-né, qui a eu droit, lui, à une traduction.

Lilla Mark Mark Lilla © Radio France

Mais si j’attire votre attention sur Mark Lilla, ce matin, c’est parce que la revue Commentaire vient de traduire un nouvel article de sa plume, allègre et érudite, intitulé Les intellectuels et la tyrannie. On aura rarement rencontré une analyse aussi subtile des raisons qui ont poussé tant de nos intellectuels dans des engagements aussi problématiques que contestables.

Comment une intelligence aussi puissante que Jean-Paul Sartre a-t-il pu faire l’éloge du stalinisme ? Un authentique génie comme Michel Foucault s’enthousiasmer pour Khomeiny ?

Deux écoles s’opposent selon notre excellent historien des idées. La première soutient qu’il s’est agi d’un hyper-rationalisme, d’une pensée des Lumières ayant poussé à ses limites sa passion de recréer un monde radicalement neuf et absolument rationnel sur la table rase d’un passé en totalité révoqué.

La seconde, soutient, au contraire, que les intellectuels mal engagés ont été victimes d’une attente eschatologique : orphelins de Dieu, ils ont voulu faire descendre le Ciel sur la terre. Ils ont réinvesti dans la politique des réserves de ferveur religieuse.

Mark Lilla penche pour une troisième explication, inspirée de Platon : l’intellectuel peut tomber amoureux de ses idées au point d’en être possédé. Le risque est grand, alors, de le voir miser sur un tyran en qui il croit avoir reconnu l’agent historique de leur mise en œuvre. Il déchoit alors au rang de propagandiste, tout en se croyant l’inspirateur.

Il y a peu de temps, nous nous racontions être enfin entrés dans un « âge post-idéologique ». Nous étions tous devenus, n’est-ce pas, peu ou prou des libéraux-libertaires, post-modernes, vaccinés contre les « grands récits ». Mais voici qu’à nouveau de jeunes hommes tuent de sang-froid au nom de grandes idées. Il va falloir remettre le métier sur l’ouvrage. Et Mark Lilla est un de ceux qui peuvent nous y aider. Un éditeur intelligent, pour son livre The Reckless Mind : Intellectuals in Politics, paru en 2014 ! Esprits téméraires : Intellectuels en Politique.

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