Un institut d’études avancées à Paris
Paris devait avoir un institut d’études avancées, c’est chose faite. La création au 1er janvier 2011 de l’« Association pour Institut d’études avancées-Paris » en a marqué l’institutionnalisation. La part déterminante prise par la place de Paris dans l’histoire des sciences de l’homme et de la société, la richesse et la diversité toujours actuelle de ses institutions de recherche dans le cadre maintenant élargi de la région Île-de-France constituent à l’évidence un contexte particulièrement favorable au développement d’un dispositif d’accueil de chercheurs de qualité. Non seulement ces dimensions en dessinent l’attractivité, mais elles se comprennent aussi comme des éléments essentiels de stimulation de la recherche tant il est vrai qu’il ne peut y avoir de science riche et vivante sans confrontation ni dialogue d’aucune sorte. L’IEA est une institution ouverte qui ne connaît ni frontières nationales ni barrières disciplinaires.
Tout à la fois instrument et acteur de la recherche en sciences de l’homme et de la société, l’IEA-Paris s’est ainsi construit comme un espace d’intermédiation entre les savoirs et les chercheurs. Ouvert au pluralisme des perspectives de recherche comme au pluralisme méthodologique qui devraient caractériser les sciences humaines et sociales, il doit se définir prioritairement comme un espace de respiration, mais aussi d’innovation dans la mesure où l’autonomie institutionnelle de l’IEA comme son refus de toute forme d’enfermement disciplinaire favorise sans nul doute la prise de risque sans laquelle il ne peut y avoir de vraie avancée scientifique. Dédié aux sciences humaines et sociales, il lui revient d’en promouvoir la possible articulation et d’éviter justement d’opposer une culture traditionnelle qui serait celle des humanités aux savoirs propres des sciences sociales. Fort de l’exceptionnelle richesse intellectuelle de son enracinement géographique, il ne peut être enfermé dans une quelconque spécification thématique et son domaine est forcément vaste qui va de la philologie à l’économie sans oublier les sciences juridiques et se prolonge aujourd’hui aux sciences cognitives. Sorte d’intelligence « sans attaches », prisonnier d’aucun a priori scientifique ni catégorie gestionnaire, l’IEA est en cela parfaitement à même de remplir une fonction de vigie essentielle pour saisir les tendances à l’œuvre dans la recherche dans le domaine des sciences de l’homme et de la société, réfléchir sur leur devenir et ouvrir des pistes possibles de leur développement.
Cette ouverture commande aussi d’être en prise avec son temps. Si l’IEA-Paris doit être présent dans la réflexion sur les grands enjeux qui sont ceux des sciences elles-mêmes, il ne saurait pour autant être absent des grands débats sur les problèmes qui se posent concrètement aux sociétés modernes. La célèbre remarque de Durkheim selon laquelle la science ne vaudrait pas une heure de peine si elle ne permettait pas au bout compte d’améliorer le fonctionnement de nos sociétés et la prise des hommes sur leur destin est plus que jamais d’actualité. Il n’est pas incongru de promouvoir une conception large des sciences qui tout à la fois doivent poursuivre leur propre développement interne et en même temps réfléchir à leurs applications aux problèmes du monde. Certes, il ne s’agit pas de changer le monde, mais tout au moins de participer à sa compréhension comme à l’explication des mécanismes qui en produisent le fonctionnement. Les sciences fortes, nourries de paradigmes puissants sont aussi des sciences utiles. Gardons en mémoire la belle formule de Rudolf von Ihering, « la science, pour être pratique, ne doit pas se borner à la seule pratique ». En cela, il faut refuser de croire que les sciences humaines et sociales sont vouées à une sorte d’immaturité permanente et ne peuvent ressortir que d’une conception appauvrie de la causalité. Éloigné naturellement de toute vocation immédiatement pratique, puisse l’IEA contribuer, fût-ce modestement, à construire l’intelligence du présent, ce n’est déjà pas si mal.
Si l’IEA-Paris se doit d’assumer l’héritage glorieux d’une histoire intellectuelle qu’il n’a pas faite, il a pour volonté de contribuer pleinement au développement et à la diffusion des sciences humaines et sociales, c’est ce qui définit son ambition et son programme en même temps que sa responsabilité.
Patrice Duran
Directeur de l’IEA-Paris
Professeur à l’École Normale Supérieure de Cachan