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Jürgen Habermas (1929-2026)

17 mar 2026 15:10
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Jürgen Habermas vient de s’éteindre à 96 ans.

Il était l’un des philosophes les plus importants et les plus complets de ce siècle, et portait en lui l’histoire philosophique de l’Allemagne, en la confrontant à son histoire terrible du XXe siècle. Il était un philosophe syncrétique, alliant les impératifs kantiens, les hypothèses marxistes et les acquis de la psychanalyse..c’est dire ! C’était autant un sociologue qu’un philosophe.

Appartenant à la seconde école de Francfort, Jürgen Habermas a été très influencé par Herbert Marcuse et György Lukács. Sa parfaite connaissance du marxisme, dont il se différenciera, suscitera de la méfiance et lui vaudra de ne pas succéder à Theodor W. Adorno.  De ce fait, il quittera Francfort, et son enseignement se déroulera à l’université de Marbourg, avec des allers-retours à Francfort, à Heidelberg, puis à Starnberg en Bavière, au fil de ses conférences dans le monde entier - jusqu’à ses derniers mois.

Son œuvre est foisonnante et évolutive. D’ailleurs, il revendiquait que la philosophie moderne doit produire de nouveaux concepts au fur et à mesure de l’apparition de faits et crise nouveaux. Ainsi, il disait : « La philosophie n’est pas seulement une des sciences parmi d’autres : elle articule notre compréhension de nous-mêmes en répondant aux nouvelles connaissances et aux nouvelles situations de vie, dans la mesure où celles-ci perturbent et élargissent notre compréhension antérieure du monde et de nous-mêmes. ».

De ce fait, on lui reprochera ses enthousiasmes successifs – pour Heidegger, qu’il reniera durement, pour le SPD,  puis pour Dominique Stauss- Kahn et, pour Emmanuel Macron.

En réalité, il prendra part pour tous les grands évènements des 80 dernières années : de la défaite nazie - fondement de son expérience philosophique - à la guerre en Ukraine, en passant par la révolution étudiante en Allemagne en 1960, le traité européen, la crise grecque, la guerre en Irak, la bioéthique, ou encore Donald Trump, et j’en passe….

Mais sa contribution à la philosophie de notre époque développe des valeurs de réconciliation, lui que l’on appelle parfois le philosophe de la rupture :

  • La passion de la démocratie, ancrée dans la découverte à 16 ans du régime « pathologique et criminel » du nazisme ;
  • La théorie de l’espace public, dont il dira en 2015 : « Le phénomène général de l'espace public que les interactions les plus simples suffisent à créer, m'avait toujours intéressé sous l'angle notamment de ce pouvoir mystérieux que possède l’intersubjectivité d'unir ce qui est différent sans pour autant nécessairement aplanir ces différences ». Pour lui, cet espace public est justement un moyen d'exercice de la démocratie : « Les sociétés complexes ne peuvent plus se souder qu’en  recourant entre leurs citoyens à une solidarité abstraite et médiatisée par le droit ». De là découle son fameux « agir communicationnel ».
  • La primauté du droit, mais dans son acception de fondement de la justice : la conjugaison commune de la raison formelle et de son déploiement civilisationnel, incarnée dans le concept du patriotisme constitutionnel.
  • La fidélité aux Lumières, mais renouvelées par une théorie de l’universalisme étendu aux peuples dominés, magnifiquement résumée dans sa formule : « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité ». Il défendra toujours un cosmopolitisme correspondant à une société mondiale, déjà présente selon lui du fait de la mondialisation des échanges et des communications, et de l’existence d’un « public mondial », réagissant à l’unisson des grands évènements.
  • Sa participation au grand débat sur les sciences sociales, avec sa distinction entre les sciences empirico-analytiques (les sciences de la nature) et les sciences historico-herméneutiques (sciences humaines) et les sciences critiques comme la psychanalyse, la critique des idéologies et la théorie critique. De cette querelle, en particulier avec Karl Popper, naîtra sa théorie de l’expertise scientifique transformée en idéologie - qui revêt aujourd’hui une résonnance particulière Outre - Atlantique …
  • Et bien sûr, l’Espace politique européen, passionnément défendu, notamment au moment du référendum de 2005.

Je voudrais conclure cet hommage  par cette phrase publiée dans un des derniers articles  qu’il ait écrits dans le Süddeutsche Zeitung, le 14 décembre 2025, qui marque son engagement européen et ses doutes : « Au soir d’une existence passée dans un monde politique plutôt privilégié, il m’est difficile de formuler cette conclusion qui s’impose pourtant à mon esprit : mener plus avant l’intégration politique européenne – au moins en son noyau – n’a jamais été aussi vital qu’aujourd’hui pour l’Europe. Et jamais aussi improbable. »

Il y aurait tant à dire sur cette œuvre élaborée en 70 ans de travail acharné…Dans ces temps de désordres, son apport intellectuel est majeur, et sa voix doit continuer de résonner pour que la déraison furieuse ne l’emporte pas.

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Par Bettina Laville, conseillère d’État honoraire et présidente de l'Institut d'études avancées de Paris

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17 Mar 2026 15:10
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