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L’Algérie française en perspective : une forme de colonisation de peuplement spécifique ?

09 jui 2016 14:30 - 10 jui 2016 17:30
Institut d'études avancées de Paris
Hôtel de Lauzun
17 quai d'Anjou
75004 Paris
information@paris-iea.fr

Atelier de recherche et d'études doctorales organisé par Jennifer Sessions (résidente de l'IEA de Paris) et Sylvie Thénault (CNRS-CHS)

Présentation

La colonisation de peuplement attire de plus en plus d’attention de la part des chercheurs dans diverses aires géographiques et temporelles. Inspiré par le travail théorique notamment de collègues australiens tels Patrick Woolf et Lorenzo Veracini, le concept de « settler colonialism »—en Français, la colonisation de peuplement—fournit aux historiens un puissant instrument pour l’analyse de situations coloniales caractérisées par l’arrivée en masse de colons exogènes et le transfert des terres des mains des populations autochtones aux immigrants.1 Les cinq dernières années ont vu la fondation d’un journal dédié, Settler Colonial Studies, et un effort concerté pour ériger les études de la colonisation de peuplement en domaine distinct de recherches. Le concept a connu un tel succès qu’une historienne des Amérindiens a pu écrire tout récemment que « la théorie de la colonisation de peuplement [settler colonial theory] a envahi mon domaine des études amérindiennes2. » En même temps, des praticiens de l’histoire globale ont dépeint le peuplement des régions lointaines par des Européens, surtout anglophones, comme un phénomène transnational avec des conséquences environnementales, épidémiologiques, économiques, culturelles, politiques, et géopolitiques à l’échelle mondiale3.

Si le concept de settler colonialism permet une nouvelle analyse comparative des sociétés où les colons deviennent une majorité démographique, aussi bien que politique et économique, selon une « logique éliminatoire » (Woolf), son rayonnement intellectuel est étroitement lié aux questions politiques actuelles : la situation des aborigènes en Australie, des Maoris en Nouvelle-Zélande, des Amérindiens aux États-Unis et au Canada, et des Paléstiniens en Israël/Paléstine. L’introduction du journal Settler Colonial Studies, par exemple, situe son programme explicitement dans le contexte de ces combats de peuples toujours colonisés et présente la théorisation du settler colonialism comme essentielle pour les « passages post-coloniaux » des sociétés se réclamant démocratiques, créées par des processus de colonisation de peuplement4. En cinq ans d’existence, la quasi-totalité des articles publiés concerne les anciennes colonies britanniques de l’Amérique du Nord et de l’Océanie et l’Israël/Paléstine. Théoriquement, les fondateurs de ce nouveau champ de recherches partent du principe, présentiste, que la colonisation de peuplement est toujours en cours et que les colonies de peuplement n’ont pas été décolonisées.

Dans le sillage de la poussée des settler colonial studies viennent donc des questions importantes sur sa portée au-delà de ces situations spécifiques. Le concept nouvellement consensuel du settler colonialism convient-il aux contextes où la logique éliminatoire de la colonisation de peuplement n’a pas abouti et où les colons ne sont pas devenus la majorité ?

L’atelier proposé ici tâchera à répondre à cette question en prenant comme cas d’étude l’Algérie française, considérée en même temps comme paradigmatique des colonies de peuplement, en raison notamment de l’influence des écrits de Franz Fanon sur les relations colons-indigènes, et étrangère à la récente settler colonial theory du fait de sa décolonisation, incompatible avec une définition de la colonisation de peuplement comme non-terminée. Les théoriciens eux-mêmes ont eu tendance à mettre l’Algérie dans une catégorie à part. Patrick Woolf classe l’Algérie parmi ce qu’il appelle les « soi-disant colonies de peuplement »5. D’autres typologies proposent une catégorie intermédiaire où des colons s’emparent de la majorité des terres mais reste une minorité démographique dépendante sur la main d’œuvre indigène. Pour D. K. Fieldhouse, l’Algérie était une colonie « mixte »6 ; pour Jürgen Osterhammel, une colonie de type « africaine »7.

Si des historiens de l’Algérie française ont commencé depuis peu à contester cette classification et à insister sur l’importance du fait du peuplement européen dans son histoire, ils l’ont fait jusqu’alors entre eux, dans des séances des séminaires ou colloques spécialisés. L’atelier à l’IEA cherchera à faire avancer la question en introduisant une perspective explicitement comparative sur les processus de colonisation, les rapports sociaux en situation coloniale, et les conflits et décolonisations dans un cadre plus formel. Encourager des approches comparatives et mettre des spécialistes de l’Algérie en présence des experts d’autres colonies partageant sa condition « intermédiaire » —la Nouvelle Calédonie, l’Irlande, la Libye, l’Afrique du Sud, les colonies allemandes de l’Afrique australe, le Kenya, le Mozambique— permettront de resituer l’histoire de l’Algérie française dans l’univers des colonies de peuplement européen des XIXe et XXe siècle et d’interroger collectivement la portée du concept de settler colonialism tel qu’il a été développé jusqu’ici.
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1 Voir en premier P. Woolf, Settler Colonialism and the Transformation of Anthropology: The Politics and Poetics of an Ethnographic Event (Cassell, 1999); L. Veracini, Settler Colonialism: A Theoretical Overview (Palgrave Macmillan, 2010).




2
N. Shoemaker, “A Typology of Colonialism,” Perspectives on History, 53:6 (2015), en ligne.
3 En particulier, A. Crosby, Ecological Imperialism: The Biological Expansion of Europe, 900-1900 (Cambridge, 1986); J. Weaver, The Great Land Rush and the Making of the Modern World (McGill-Queen’s, 2003); M. Lake et H. Reynolds, Drawing the Global Colour Line: White Men’s Countries and the International Challenge of Racial Equality (Cambridge, 2008); J. Belich, Replenishing the Earth: The Settler Revolution and the Rise of the Angloworld (Oxford, 2009).
4 L. Veracini, “Introducing Settler Colonial Studies,” Settler Colonial Studies, 1 (2011): 8-9.
5 “Land, Labor, and Difference: Elementary Structures of Race,” American Historical Review 106, no. 3 (2001): 868.
6 The Colonial Empires: A Comparative Study from the Eighteenth Century, 2e edition (Macmillan, 1982), 250.
7 Colonialism : A Theoretical Overview, 2e édition, trans. Shelley Frisch (Princeton University Press, 2005), 12.

Programme


JEUDI 9 JUIN

PROCESSUS DE COLONISATION

14h30 - 16h30 
1. Conceptualiser le peuplement
  

Arthur Asseraf (Oxford University), Native category: settler imaginaries in the Mediterranean and the historians who write about them (Algeria, Libya, Israel)

François Dumasy (Sciences Pô Aix-en-Provence/CHERPA), La Libye, une 'colonisation de peuplement' au miroir de l'Algérie? (sous réserve)

Thomas Grillot (CNRS/IRIS), Is settler colonialism a relevant concept to understand Indian reservations?

Didier Guignard (CNRS/IREMAM), La logique du "front pionnier" absente en Algérie


17h00 - 18h30
2. Emigrants et colons

Claude Lutzelschwab (Université de Neuchâtel), L'Algérie coloniale, une terre d'implantation européenne. Mise en perspective africaine sous l'angle de l'histoire économique et sociale

Anne Dulphy (Ecole Polytechnique/LinX-SHS/CHSP), Les Espagnols en Algérie: les spécificités d'un peuplement par l'immigration

Hugo Vermeren (Université de Paris Ouest-Nanterre La Défense), Colonie de peuplement ou territoire d'immigration ? Les Italiens en Algérie pendant la période coloniale


VENDREDI 10 JUIN

SITUATIONS COLONIALES

9h00 - 10h45
3. Sciences et savoirs

Patrick Haries (Universität Basel/University of Cape Town), Science and Civilization in a Settler Colony: South Africa

Claire Fredj (Université de Paris Ouest-Nanterre), Le médecin de colonisation : une présence médicale dans les campagnes algériennes (milieu du XIXe s-milieu du XXe siècle)

Marie Salaun (Université de Paris-Descartes), Nommer, classer, compter. De la difficulté à catégoriser la population d'une colonie de peuplement. Le cas des recensements en Nouvelle-Calédonie (1906-1946)


11h15 - 13h00
4. Communautés de Colons

Emmanuel Blanchard (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines/CESDIP), Formation d'une société coloniale et civilisation urbaine : les "Européens" d'Oran (années 1830-1840)

Charlotte Chopin (University of London Institute in Paris), Ce père bien aimé: the settler press, the Latin family and the presidential voyage of Emile Loubet, April 1903

Elisabeth Zollmann (Université de Paris 4), Le débat autour d'une représentation politique adéquate des colons. L'administration autonome dans les colonies allemandes en Afrique


VIOLENCES

14h00 - 15h45
5. Conflits coloniaux

Jennifer Sessions (University of Iowa/Institut d'Etudes Avancées de Paris), Légitimer les violences ? Colonisation et insurrection au XIXe siècle

Dónal Hassett (European University Institute), Théoriser le mouvement ancien combattant en Algérie coloniale : entre ‘le monde du contact’ et ‘settler colonialism’

Samuel André-Bercovici, (Université de Paris 1), Les services des anciens combattants destinés aux vétérans Algériens et Européens en Algérie après 1945


16h15 - 17h30
6. Mobilisations et Décolonisations

Sylvie Thénault (CNRS/CHS), L‘OAS avant l’OAS ? Du « contre-terrorisme » en Algérie, 1954-62

Benoît Trépied (EHESS/IRIS), Peut-on décoloniser une colonie de peuplement, et si oui comment ? Réflexion autour de la Nouvelle-Calédonie

 

 

Date dépassée
The Margueritte Affaire: Colonialism in Trial in Fin-de-Siècle Algeria and France
01 octobre 2015 - 30 juin 2016
30 juin 2016
499
10 Jui 2016 17:30
Jennifer Sessions
Oui
5464
Colloques et journées d’étude
Paris
Époque contemporaine (1789-...)
Monde ou sans région
Histoire